Michel (Jean-Claude Brisseau), enseignant à la retraite, travaille à son essai sur les croyances. Partout des livres, des DVD, des VHS, des rêves de cinéma. Visiblement Michel n’a pas que les mathématiques – sa matière –  dans la vie. Il est vrai qu’il est d’une génération où l’on enseignait et considérait encore à armes égales le littéraire et le scientifique. Dans la cage d’escalier du bruit gagne son silence. Dora est à sa porte. Le cours peut commencer. Et il nous faudra sans doute une à deux minutes pour se faire à sa diction professorale. Non pas qu’elle soit inaudible. Au contraire, sa transparence nous déstabilise. Intelligible, précise, elle est à l’opposée de ces murmures prépubères que le jeune cinéma d’auteur français aime à filmer.  L’articulation comme première leçon du professeur : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – Et les mots pour le dire arrivent aisément. »

Dora n’aura pas peur de s’adapter à cette posture du langage osant tout de même un doux « putain » , signe parmi d’autres de son indépendance. Jamais elle ne transigera avec son droit d’aller et venir, de disposer et d’imposer. Et rien ne dit qu’elle apprendra quelque chose de ce bon vieux professeur. Lorsqu’elle le relit c’est avec la limpidité d’une personne qui en sait peut-être d’avantage. Le savoir ici n’est pas vertical, il tourne et redéfinit sans cesse qui de Michel ou de Dora est le maître ou l’élève ; le diable ou le saint. En ce sens les champs contrechamps sont si tranchés qu’ils donnent l’impression que nos colocataires ne discutent pas ensemble. Lui s’adresse à une assemblée la tête tournée vers le spectateur. Elle l’écoute, sans quémander sa science. La Fille de nulle part n’est pas un film sur le savoir mais se nourrit de sa remise en cause, sa mise en doute, sa faiblesse.

Brisseau fait de Dora une femme impossible. Un être sociologiquement, culturellement et moralement indéterminable. Elle a toujours un temps d’avance. Molestée par un amant dans la cage d’escalier elle lira malgré tout le nom de son futur hôte sur la sonnette. Plus tard, elle le réveillera d’un étrange malaise comme si elle en était la cause et le remède. Sa prescience, son lien à la mystique ou au sacré, son intuition même et sa sensualité en font une chimère qui dépasse largement les possibilités fantasmatiques de Michel à son égard. Dora n’est ni une projection ni une réincarnation, ni une diablesse ni une sainte, ni une aimante ni une amante. Elle est une somme de possibilités constamment avancées mais jamais confirmées. Elle est le doute à tous les étages. Par là même, un idéal lucide. Or à en croire Paul Valéry, « esquisser une chimère de la mythologie intellectuelle, exige, – et donc excuse, – l’emploi sinon la création d’un langage forcé, parfois énergiquement abstrait » . Brisseau ne s’y trompe pas.

Au-delà du langage, La Fille de nulle part s’aventure explicitement sur un terrain fantastique là ou la raison et le rationnel non plus lieu d’être. Devrait alors prendre place un conflit sourd entre l’esprit cartésien de Michel et ces événements étranges. Mais qu’ils soient purement horrifiques ou dignes d’une séance de spiritisme entre amis, Michel n’y voit que de l’amusement. Une table s’élève devant lui et le spectacle ne vaut que pour le divertissement qu’il procure. Sans doute celui d’un pur plaisir cinématographique de faire effets avec si peu. Un fantôme apparaît, Michel se tient droit devant lui et argue comme avec un étudiant. Quand bien même sa défunte femme se réincarnerait dans cette jeune fille blonde que les conséquences en seraient les mêmes. Cela ne conduirait à rien.

Nul bouleversement intérieur donc, Michel reste sur une ligne sereine, convaincu que la quête de la lucidité – utopique – est le sens de tout éveil. Un éveil qui ne dénigre pas la science ni la mystique, qui ne se joue pas des croyances et des phénomènes puisqu’il accepte et intègre le doute en son savoir. Ce doute qui constitue l’âme de Dora et qu’il recueille dans sa propre maison, à défaut de ne plus en être le maitre. En cela il ne faudrait pas considérer la part fantastique du film comme un espace de provocation contre Michel ni, à l’inverse, un espace de conciliation entre lui et la religion ou tout du moins la spiritualité. Il se passera du bon dieu jusqu’au bout en dépit des miracles apparents.  Ces étrangetés ne sont pas une réponse,  encore moins une solution.

Cette forme de sagesse qu’il travaille n’est pas sans imposture de sa part. Michel le sait, devenir cet homme lucide nécessiterait de suivre le parcours d’un saint – « le parcours d’un saint mais à l’envers » préciserait Cioran –  incompatible avec les reliquats d’instincts humains qui le taraudent encore. Nous en voyons trois exposés quasiment chronologiquement. Le désir de chair mais en ce qu’il a de voyeur et d’artistique, de nu artistique, telle cette scène digne du baiser de Klimt où le spectre de son aimée enlace Dora. Vingt-neuf années de veuvage n’ont pas tout éteint. La transmission, le lègue, la donation. Thèmes sur lesquels Michel insiste dévoilant la confiance qu’il porte malgré tout dans le futur. La jeune fille ne se sera jamais autant effrayée que par cette proposition obscène. Un humain qui croit à la transmission est un humain qui croit à l’humain. Enfin, et c’est ce qui donnera lieu à ces moments si émouvants que Brisseau/Michel nous livre comme un aveu de faiblesse paraphrasant Van Gogh : « Je puis bien, dans la vie et dans la peinture, me passer du Bon Dieu. Mais je ne puis pas, moi souffrant, me passer de quelque chose qui est plus grand que moi, qui est ma vie : la puissance de créer. »

De ce besoin impérieux de créer, plus puissant en lui que son exigence de lucidité, nait le vrai conflit de l’œuvre. Là, sa relation avec Dora n’a rien d’une coexistence pacifique. C’est une guerre intérieure pleine de fantômes. Parfois, assis à regarder un film, alignés avec le projecteur comme une sainte trinité, le conflit s’apaise. Mais il ne s’agit pas seulement de regarder le cinéma, il faut l’écrire et le fabriquer même de manière artisanale. S’abandonner à la fiction quoi qu’il en coûte. Dora aura beau le mettre en garde, le prévenir des démons de la création en les lui donnant à voir. Brisseau, naïf mais intègre, n’en créera que d’avantage confessant ces mots cachés que l’on imagine bien :

« Chère Dora, si toi tu n’es pas humaine. Si tu es un idéal de connaissance et donc de déconnaissance, laisse moi créer encore. Qu’importe que ce soit des anges et des démons et qu’ils aient ma peau ! Qu’importe que ce soit du cinéma ! Qu’importe que je reste humain parmi les humains, petit parmi les ridicules ! Je n’y renoncerai pas même pour toi. »

Alors, d’un adieu, Dora embrasse celui qui n’aura jamais pu être son élève ; son garçon de nulle part.

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La Fille de nulle part de Jean-Claude Brisseau (France ; 2012 ; 1h31)
Avec :  Virginie Legeay, Jean-Claude Brisseau, Claude Morel…
Date de sortie : 06 février 2013

 

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