« The universe is waiting for you. Jump, into the emptiness !». C’est par cette injonction hallucinée, adressée par le cinéaste culte Alejandro Jodorowsky au héros, que s’ouvre The Island, du réalisateur bulgare Kamen Kalev. Tournant le dos au naturalisme sensible et lumineux qui faisait le charme ténu de son premier film (Eastern Plays), Kamen Kalev se jette à coeur perdu dans une déroutante fable fantastique qui commence sur une petite île perdue au large de la Bulgarie pour s’achever dans les salons du Big Brother local. Laetitia Casta forme avec Thure Lindhardt un couple de trentenaires qui mène à Paris une existence bourgeoise bientôt chamboulée par les étranges événements estivaux qui ne manquent pas de survenir sur l’île.

 

Cette première partie insulaire nous fait naviguer à vue dans des eaux rosseliniennes (Voyage en Italie meets Stromboli) rapidement troublées par un imaginaire paranoïaque et ésotérique qui nous rapprocherait un peu des rives de The Wicker Man, pour l’atmosphère inquiétante et l’air menaçant des autochtones. La crise conjugale carabinée tourne autour de la maternité de la femme et des peurs du futur père, évoquées en deux scènes oniriques et fantasmagoriques d’accouchement, aussi plastiquement réussies que symboliquement balourdes. N’assumant pas immédiatement de jouer la carte du fou tirée par Jodorowsky dans la scène d’ouverture, Kalev cède à la facilité en convoquant tout l’attirail des métaphores les plus bêtement psychologisantes (la mer-mère dans laquelle plonge le héros, les contours de l’île marquant son repli intérieur…). Autant dire que ces vieilles ficelles laissent un arrière-goût de déjà-vu et brident le délire de personnalité qui fait partir le film en vrille dans sa deuxième partie.

 

 

 

Froidement accueilli à Cannes, c’est ce premier chapitre, le plus « classique » dans sa facture, que sauveront les contempteurs du film. C’est pourtant à partir du moment où l’homme semble retrouver le fou qui sommeille en lui, faisant éclater le couple et le récit dans un pétage de plomb du plus bel effet, que Kalev fait véritablement preuve d’audace et de culot. On tombe donc dans un trou noir narratif qui rebat les cartes, redistribue les rôles pour atterrir enfin sur le plateau de Big Brother. Le jeune cadre, fuyant les rets du capitalisme et de sa conception matérialiste du bonheur, se perd (pour mieux se retrouver ?) dans sa quête mystique de sens. Le virage narratif à 180° paraît gratuit et pourtant, c’est ce coup de force, ce culot, cette liberté de ton qui inspirent le plus grand respect. Hétérogènes en apparence, les deux parties juxtaposent les croyances archaïques de l’île à la mythologie contemporaine de la téléréalité pour évoquer l’insatisfaction existentielle qui continue de ronger « l’Homme Moderne » depuis au moins Sartre et Camus.

 

Et si on pouvait tous changer de vie(s), rester libre, se découvrir d’autres aspirations, d’autres rêves, si on plaquait tout sans crier gare ? De ces questionnements très « Psychologie Magazine », Kamen Kalev tire une fable profondément mystérieuse et insaisissable à la lisière du fantastique autour d’un personnage protéiforme interprété par Thure Lindhardt, étonnant acteur danois croisé dans quelques mauvais films américains (Into the wild, Anges et démons…). Une oeuvre un peu folle et bâtarde donc, un délire foutraque et grinçant, qui pâtit inévitablement de sa trop grande ambition, mais qui finit par emporter le morceau, tant est réjouissante l’audace crâneuse et téméraire de ce jeune et atypique cinéaste qui n’a pas hésité à saborder sous nos yeux ahuris, le laborieux drame conjugal qui s’offrait à lui.

 

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The Island de Kamen Kalev (Bulgarie, Suède ; 2011 ; 1h48)

Avec : Thure Lindhardt, Laetitia Casta, Bertille Chabert, Alejandro Jodorowsky…

Date de sortie : 11 juillet 2012

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